"J'avais décidé que ma vie serait dans le cinéma", confie la réalisatrice Claire Denis célébrée par le Carrosse d'or à la Quinzaine des cinéastes

Lors de sa leçon de cinéma, en prélude à la remise de son Carrosse d'or à Cannes, Claire Denis a souligné qu'elle était une metteuse en scène qui n'a jamais souhaité "diriger" ses comédiens mais voir "quelque chose s'épanouir" sous son objectif.
Publié
Temps de lecture : 5min
C'est sans aucun doute un film qui a ôté le sommeil à la réalisatrice Claire Denis, dont la carrière a été saluée dans la soirée du mercredi 13 mai, à l'ouverture de la Quinzaine des cinéastes par le Carrosse d'or décerné par la Société des réalisateurs de films (SRF).
J'ai pas sommeil (1994) est le film qui a été projeté dans le cadre de sa masterclass dans l'après-midi à Cannes. "C'était mon titre de travail et il est resté. C'était moi qui n'avais pas sommeil", avoue-t-elle. Le film s'inspire de la vie du tueur en séries Thierry Paulin, auteur avec son compagnon, d'une série de meurtres de vieilles dames dans les années 1980 en France. La genèse et la fabrication de ce long-métrage ainsi que de ceux que compte sa filmographie, riche d'une vingtaine d'œuvres de Chocolat au Cri des gardes, donnent quelques clés pour comprendre la méthode Denis.
"On ne peut pas dire qu'on n'est pas angoissé quand on fait un film. C'est angoissant mais j'ai aimé chaque moment de ce tournage, chaque interprète", affirme-t-elle à propos de J'ai pas sommeil. "C'est un film, même s'il est ancien, qui est toujours en moi. Même si Katia est morte [Katerina Golubeva dont le personnage est celui par qui l'on rentre dans l'affaire Paulin]. Il y a pas mal de morts aujourd'hui dans ce film, mais pour moi, c'est très vivace. Et Dieu sait que l'on m'a reproché d'avoir essayé (d'évoquer) l'affaire Paulin" qui relevait pour la cinéaste "d'un mystère".
"Dans les années 1980, le ministre de l'Intérieur en parlait", rappelle Claire Denis. Je me souviens que j'avais entendu à la radio : 'La France a peur'. Moi, ça m'avait un peu traumatisée", se souvient-elle. Elle cosigne avec Jean-Pol Fargeau le scénario de J'ai pas sommeil. "S'il n'y a pas l'embryon d'une forme, se mettre à l'écriture n'est pas possible parce qu'elle doit permettre de faire naître la forme. Il faut qu'il y ait quelque chose qui me mobilise", révèle la réalisatrice-scénariste. La rencontre à Vilnius (Lituanie), avec Katerina Golubeva que Clare Denis trouve alors "frappante, belle, mystérieuse", est à l'origine "de cette idée d'arriver à Paris et de ne pas connaître l'affaire" pour s'approcher du personnage de Paulin.
Dans sa famille d'interprètes, on retrouve Isaach de Bankolé, Alex Descas, Grégoire Colin ou encore Isabelle Huppert (White Material), Juliette Binoche (Un Beau soleil intérieur), Line Renaud et Béatrice Dalle qui sont toutes les deux au générique de J'ai pas sommeil. Sur la direction d'acteurs, dit Denis, "je ne veux rien diriger du tout. J'ai envie que quelque chose s'épanouisse". La façon dont Richard Courcet s'est retrouvé dans la distribution de son film de 1994 en est la parfaite illustration. L'enfant de l'assistance publique, devenu un stagiaire sur la production du film, s'est finalement retrouvé dans la peau du double fictionnel de Thierry Paulin baptisé Camille. "Son interprétation m'a transportée", confie la cinéaste. "Ce jeune homme qui avait 18 ans, qui n'avait jamais joué dans un film, j'avais l'impression qu'il savait tout du film".
La réalisatrice confirme son amour indéfectible des comédiens et des comédiennes. "C'est bien d'être avec, à côté, aimante. Il faut être attirée par les interprètes. Il faut être un peu amoureux, un peu amoureuse. Sinon, c'est comme des intermédiaires. Je veux que ce soit moi l'intermédiaire, pas eux", poursuit la metteuse en scène. Quand elle raconte comment la beauté de la comédienne russe Katerina Golubeva a été un déclic artistique, on pense à une autre actrice, l'Américaine Margaret Qualley. La beauté magnétique de l'héroïne de Stars at Noon, Grand Prix ex aequo au Festival de Cannes en 2022, est l'essence de l'œuvre.
Une histoire, une distribution puis la lumière qu'elle a souvent confié à la directrice de la photographie française Agnès Godard. "Quand j'ai fait mon premier film, Chocolat qui était ici à Cannes avec Isaach de Bankolé, membre du jury cette année, Agnès n'était que cadreuse parce que les producteurs avaient pensé que s'il y avait une réalisatrice et, en plus, une cheffe opératrice, le film était foutu. On avait beaucoup d'hommes autour de nous pour nous diriger. Quand j'ai fait mon deuxième film, S'en fout la mort, on a commencé à plus échanger avec Agnès. C'est devenu un compagnonnage. J'ai l'impression que quand elle cadre, mon œil est à côté d'elle."
Les films de Claire Denis, c'est aussi beaucoup de musique à laquelle l'artiste pense dès l'écriture du scénario. Tout comme Night Shift, la chanson des Commodore, que l'on retrouve dans la scène du bar de 35 Rhums (2008), avec Mati Diop, Alex Descas ou encore Grégoire Colin qui interprétera plus tard un légionnaire dans Beau travail. "J'avais déjà l'idée des musiques que l'on allait utiliser pour qu'il y ait cette marche lente de la Légion", indique Claire Denis.
Avec le montage se referme la première partie de la fabrication du film qui renvoie, pour la cinéaste, au scénario. "Après un tournage, ce moment de groupe, d'équipe s'arrête". Dans la salle de montage, "la monteuse ou le monteur voit bien que l'on est mal en point. Ce moment-là est dur parce qu'il va falloir rentrer dans le montage, c'est-à-dire, se juger soi-même un peu" mais "c'est aussi reprendre à zéro, repartir là où le scénario nous avait emmenés avec ce qu'il s'est passé au tournage". Une boucle se referme alors.
Assistante réalisatrice de plusieurs, notamment de Jacques Rivette ou encore de Wim Wenders, Claire Denis ne saurait dire si c'est la voie royale pour arriver à la réalisation. Mais pour elle, "un peu timide", le travail avec d'autres metteurs en scène a été d'une grande aide. "J'ai travaillé aussi avec Costa-Gavras, c'était des metteurs en scène qui m'ont aidée à me "désintimider". Je savais bien que ça allait être compliqué d'emmener un producteur quelque part en Afrique et faire un film avec des acteurs pas connus (...) Il m'a fallu du temps pour pouvoir en arriver là. Et entre-temps, il fallait que j'aie une vie et j'avais décidé que ma vie, il fallait que ce soit dans le cinéma". "Je n'ai pas pensé à une carrière, conclut Claire Denis. J'ai pensé ne plus sortir du cinéma. Jamais".
Francetvinfo




